certifié original

Lorsqu’on a eu la chance de travailler dans le commerce international, on a eu celle de rencontrer les gens les plus divers, les plus étranges, les plus différents de soi. 

Alors, lorsque l’emploi de mon temps me le permet, pour me distraire, je me plais à me rappeler les étranges humains que j’ai pu croiser… La dernière en date de ces remontées en mémoire est le souvenir d’un basque, jeune, riche et beau, héritier d’un énorme commerce de produits de la mer… vivants, installé dans le Nord de l’Espagne, en un lieu où cette profession est une véritable aristocratie …

crustacés

La gamme des produits qu’il commercialisait était constituée de langoustes, homards, crabes, mollusques et crustacés. C’était surtout l’un des rois de la ‘’pibale’’ en Espagne et en France, c’est-à-dire la civelle ou, si vous préférez, l’angula, le bébé-anguille qui se vend à prix d’or au nord d’Algésiras et en d’autres lieux du monde, soit pour la consommation directe, soit pour le repeuplement des rivières ou le grossissement dans des établissements spécialisés !

camion - vivier

La particularité de ce gentilhomme est que pour le transport de ses marchandises vivantes, il avait constitué une flotte de camions-viviers, d’une folle sophistication, idéaux pour le transport. L’impossibilité de procéder au contrôle des marchandises contenues dans ces bacs, savamment mélangées, permettait un certain ‘’adoucissement’’ des droits de douane ahurissants qui frappaient ces produits à leur entrée en Espagne. De plus, ces véhicules allaient charger les produits sur les lieux de production, énorme gage de qualité. Cela nous faisait une concurrence déloyale, à nous, commerçants patentés, contrôlés et étroitement surveillés, qui exportions par avion, mode ne permettant aucun ‘’adoucissement’’…

Alors que je régnais en maître absolu sur le marché par le volume de mes transactions, la diversité et le nombre de mes clients, et par ma présence constante sur le marché, le Basque me gênait passablement avec ces raids qui baissaient souvent le stock offert sur le marché à zéro !… Je lui rendais coup pour coup, bien sûr et plus d’une fois, il dut retourner chez lui avec un camion à moitié vide.

Nous finîmes par nous rencontrer, par parler affaire, par nous entendre et enfin, par nous respecter. Il fut convenu entre nous qu’avant de venir au Maroc, il m’avertirait, prendrait en priorité les marchandises que je voudrais bien lui vendre et ne descendrait sur les plages que pour faire l’appoint en complétant son chargement et ne s’approvisionnerait que sur les plages ou mon réseau était faible. Faute de quoi, il ne trouverait aucune marchandise à charger. Comme c’était un garçon intelligent et un homme de parole, notre système fonctionna parfaitement non sans que j’aie eu à le ‘’punir’’ en le privant de toute marchandise, une fois que je m’aperçus d’un double jeu de sa part. Cela m’ennuya fort, mais en vérité, son manquement à la parole était tout à fait involontaire… Je sus lui être reconnaissant de son respect de la parole donnée et lui permis de faire de juteux achats.

Un jour, l’une des plus importantes coopératives parmi celles qui me réservaient l’exclusivité de leur production fit une pêche ‘’miraculeuse’’ et bien évidemment ses responsables accoururent pour me dire d’avoir à prévoir des moyens de transport exceptionnels pour en prendre livraison. J’appelai immédiatement mon ami basque pour lui demander de m’envoyer de toute urgence deux camions qui allaient ‘’nous’’ permettre de réaliser une opération en or… Il me demanda des explications, et explosa de joie à m’entendre lui annoncer les quantités promises et les détails de l’opération.

Le hasard faisait bien les choses, me répondit-il, puisqu’il avait un camion vide dans la région de Faro dans l’extrême-sud du Portugal qui pouvait se diriger vers le Maroc et un autre, non loin d’Alicante qui devait normalement finir son déchargement incessamment et qui, lui aussi, pourrait prendre le chemin du Maroc… Tous deux prendraient le dernier ferry Algésiras-Tanger ce même soir. Ce qu’ils firent.

Vu l’importance de l’opération et les sommes en jeu, je lui demandai de sauter dans le premier avion et d’accourir au plus vite. Il me dit qu’il lui était impossible de quitter son Aginaga tout la haut près de San Sébastian avant le lendemain après-midi ce qui ne le ferait arriver à Mohammedia ou se situaient mes viviers que le lendemain dans la soirée.

Aginaga

Mais depuis certains déboires de paiement, j’avais juré mes grands dieux que plus jamais je ne ferai confiance à qui que ce soit au monde concernant le paiement de mes ventes. Mes marchandises étaient payables à l’enlèvement, point final.

Il se mit à maugréer, à me dire que c’était impossible, qu’il était maintenant trop tard pour annuler l’opération car les camions étaient déjà en route vers Algésiras, que je n’étais pas très compréhensif, que je pouvais tout de même admettre qu’il avait des contraintes et que de toute façon, il en serait ainsi et pas autrement. Il arrêta sa diatribe après m’avoir dit que si j’avais si peu de considération pour lui, je n’avais qu’à renvoyer les camions vides…

Mohamedia

Je m’étonnais de sa violence et lui fis remarquer qu’il y avait un pont aérien entre San Sébastian et Madrid et au moins un vol quotidien entre Madrid et Casablanca. Et là, il faillit s’étouffer et me répondit qu’il avait fait cent fois l’expérience et que la voiture était le moyen le plus rapide pour lui, de venir à Casablanca… Alors, ajouta-t-il plein de colère, que je cessasse de le harceler, que cela ne servait à rien, et que je prisse mes responsabilités !… Je le trouvai anormalement violent et nerveux, un peu mélodramatique et exagérateur. Je campai sur ma position pour me laisser le temps de réfléchir et finis par décider de le ménager, n’ayant rien à redire à son point de vue. Je lui promis donc de contacter les fournisseurs, sans rien promettre bien évidemment, et de revenir à lui aussitôt que possible. Et là, comprenant que je lâchais du lest, il me dit sur un ton moqueur que cela l’étonnerait beaucoup que le roi de la langouste et du homard réunis, moi, bien sûr, ne pût obtenir de ses obligés quelques heures de patience… Par politesse, je ris de sa gauche flatterie et raccrochai. C’est lui qui me rappela à la nuit tombée pour me demander des nouvelles. Je n’avais, bien sûr, appelé personne et je n’avais, bien sûr, aucune réponse à donner. Mais je lui dis de faire ce qu’il voulait à ses risques et périls.

vivier flottant

Je réceptionnai les camions viviers le lendemain et sans rien en dire à leur propriétaire, je les envoyai charger la pêche miraculeuse aux points de production, où elle attendait dans des viviers flottants, larges nasses amarrées en pleine mer dans des anfractuosités sécurisées.

L’un des véhicules fit deux voyages et l’opération se passa merveilleusement bien. Au grand étonnement des chauffeurs des camions viviers, sous prétexte que les marchandises n’étaient pas pesées, je les fis décharger dans mes viviers. L’un des chauffeurs voulut appeler son boss mais je l’en dissuadai avec l’argument de la pesée et l’assurance que cela permettrait aux crustacés de se revigorer avant le voyage ‘’transcontinental’’ …

J’avais réussi mon coup. Dans mes viviers chargés à bloc, se prélassaient en toute sécurité de grosses quantités de crustacés achetés à des prix… intéressants… Maintenant, l’ami basque pouvait prendre tout son temps, je n’en avais cure !…

Il arriva dans sa monstrueuse berline allemande avec effectivement une demi-journée de retard par rapport à ses prévisions, pour cause de mauvais temps dans le Détroit de Gibraltar et de retard du ferry. Avant même de me dire bonjour il s’étonna que ses véhicules fussent astiqués de neuf et soigneusement rangés côte à côte, à l’arrêt, lui qui les pensait déjà fonçant sur les autoroutes de la Mancha… Du moins feignit-il l’étonnement car bien évidemment je ne doute pas une seconde qu’il avait été tenu informé par ses chauffeurs. Je maintins mordicus que je n’avais pas voulu peser les marchandises hors de sa présence et ajoutais-je en douce, avant de parler du paiement tant par moi aux fournisseurs que par lui à moi. Rien de grave, minimisais-je avec un sourire étonné…

Nous débâtîmes des deux points, nous accordâmes sur tout, fixâmes l’heure du chargement au lendemain à 04h00 et nous disputâmes d’abondance lorsqu’il se fut agi de choisir le restaurant ou nous allions dîner et fêter dignement notre belle opération… Le bonhomme venait de traverser d’une seule traite l’Espagne de l’extrême nord à l’extrême sud et il avait encore assez de ressort pour sortir et bringuer le soir, sachant que le clairon sonnerait avant l’aube ! Belle jeunesse !…

Je l’entrepris enfin au sujet de sa lubie de prétendre qu’il mettait moins de temps à venir de chez lui par voiture que par avion. En fait j’avais parfaitement compris et je ne fus pas long à exploser de rire et le rendre rouge de confusion : mon ami avait tout bêtement une peur panique de l’avion !

Il défendit sa thèse du mieux qu’il put mais même après avoir allongé exagérément les temps morts de toutes sortes, inhérents au voyage aérien, il demeurait évident qu’à venir de chez lui en avion plutôt qu’en voiture, il aurait gagné … une journée … Je n’en finis pas de le taquiner, de le raisonner, d’essayer de le convaincre. Rien n’y fit. Il me demanda, à la fin, de cesser de lui gâcher son plaisir d’être avec moi. Et lorsqu’il comprit que j’allais insister lourdement, il se confia à moi et me dit ‘’tout’’ sur son aviophobie, ou peur de l’avion. Il me détailla la longue liste de toutes les bonnes affaires qu’il n’avait pu faire à cause de cela, et notamment un énorme contrat avec une société nippone d’élevage d’anguilles. Il se plaignit aussi du fait que sa phobie l’obligea plus d’une fois à faire confiance et à déléguer, dans cette activité ou il est si difficile de le faire.

Après deux ou trois nouvelles taquineries, pour la beauté du sport,  je lui demandai d’un air grave de seulement reconnaître que pour venir à Mohammedia à partir de chez lui, l’avion était le moyen de transport le plus rapide. Il éclata de rire et me dit, me clouant le bec tout net :

‘’Pas pour moi, car tu ne comptes pas les 48 heures d’immobilisation que m’impose la diarrhée provoquée par la seule perspective de prendre l’avion.’’…

mo’

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