d'amour et de bure

‘’Les lettres, les sons, les mots je les pulvériserai en les entrechoquant

Ah ! Si je pouvais parler avec toi sans ces trois-là’’ Jalal Eddine Rumi

‘’Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète … Je est un autre’’… Arthur Rimbaud, Lettre à Georges Isambart.

Enfin, de son vil échafaud,

Le clown sauta si haut, si haut

Qu’il creva le plafond de toiles

Au son du cor et du tambour,

Et, le cœur dévoré d’amour,

Alla rouler dans les étoiles.

Théodore de Banville (Le Saut du Tremplin)

Et l’être dans les êtres est un être créateur

Où mon cœur se repose, fait don et élit. Hallaj

Le poète et le mystique accèdent au sens caché des choses et rapportent ce sens aux autres. Ils font fonction de dévoileurs… La fabuleuse étymologie arabe rapproche la poésie et le sentiment – Chi3r et Chou3r – mais sépare le poète – connaisseur, savant, penseur,  du rimailleur – préoccupé lui, de forme sans fond, attiré par la gloire terrestre et les récompenses matérielles – et l’apparence sans sens.

Le champ sémantique de ‘’cha-3a-ra’’ est d’une richesse inouïe : Percevoir, savoir ou connaître immédiatement, intuitivement, pressentir, saisir le sens de quelque chose, deviner, éprouver remarquer, avoir conscience, s’apercevoir, avoir la présence d’esprit, être présent dans la conscience, sentir la présence de, ressentir ; s’occuper de poésie, faire des poèmes ; garnir de poils – la chevelure permettant de prendre connaissance de certaines présences subtiles, positives ou négatives…

‘’Le soufisme est la voie d’accès à la plus haute spiritualité musulmane : point de poésie hors du soufisme, car c’est sous le coup des vérités spirituelles dévoilées au cours de la quête que constitue le soufisme, que se crée la conscience poétique.’’ https://philitt.fr/2017/04/06/le-soufisme-source-et-fin-de-la-poesie-en-islam/#_ftn2

Selon les exégètes les plus inspirés, la poésie selon les soufis, est détachée du poète. Elle préexiste et l’ ‘’exprimant’’ n’est que le lieu où cette ‘’préexistence’’ se révèle en se substantialisant en une autre chair. Et le motif de cette métamorphose serait ce qu’on pourrait nommer une Adoration extrême de Dieu, l’œuvre d’un amant du Dieu aimant, craignant Dieu et aimanté par Dieu…

Voici un météorique survol de cette poésie soufie consistant en 10 poèmes de dix auteurs différents, classés par ordre chronologique…

Dhul Nun Al Misri

796-859.  Soufi égyptien, considéré comme le saint patron des médecins au début de l’ère islamique en Égypte. Il passe pour avoir introduit, dans l’Islam, le concept de gnose ou ‘’Système de pensée qui se fonde sur une révélation intérieure, permettant d’accéder à une connaissance des choses divines réservée aux seuls initiés et permettant de saisir les mystères amenant au salut’’…

Ton amour m’a ravi le sommeil 

Ton amour m’a ravi le sommeil 

Et a avivé le mal en mon cœur. 

Je l’ai enfui au creux de mes entrailles 

Jusqu’à éteindre sa clameur. 

Ne lève pas le secret dont tu as daigné me vêtir. 

J’ai dissous mon âme, ô mon maître, 

De grâce, me la rendras-tu ? 

ibn hazm

994-1064, poète andalou, fils de chrétiens convertis. Il occupa de nombreuses fonctions à la cour omeyyade de Cordoue parallèlement à ses travaux de théologie, de philosophie, de droit et d’histoire. Sa composition la plus célèbre est Le Collier de la colombe, traitant de l’amour comme une union des âmes fondée sur le principe de ressemblance.

Une heure

Quelqu’un m’a demandé mon âge,

Après avoir vu la vieillesse grisonner sur mes tempes

Et les boucles de mon front.

Je lui ai répondu : une heure.

Car en vérité je ne compte pour rien

Le temps que j’ai par ailleurs vécu.

Il m’a dit : « Que dites-vous là ? Expliquez-vous.

Voilà bien la chose la plus émouvante. »

Je dis alors :

« Un jour, par surprise, j’ai donné un baiser,

Un baiser furtif, à celle qui tient mon cœur.

Si nombreux que doivent être mes jours,

Je ne compterai que ce court instant,

Car il a été vraiment toute ma vie. »

Abou Madyane

1126-1197. Poète, auteur prolixe et théologien algérien considéré comme un pôle du soufisme en Algérie et même dans tout le Maghreb. Ibn Arabi l’a surnommé ‘’le professeur des professeurs’’.

Ce bas monde nous pèse

Ce bas monde nous pèse quand

Vous nous êtes absent 

Et, mue par le désir, notre âme vers Vous se tend. 

Mort est Votre distance, et vie Votre présence. 

Un temps nous quittez-Vous, sitôt nous péririons 

Vous partez nous mourons, vous venez nous vivons 

Et s’il nous vient de Vous promesse de voir sitôt nous renaissons. 

A défaut de Vous voir, nous vivons de Votre mémoire. 

Oui, le souvenir des Amis, est notre réconfort. 

Vos signes sont-ils absents, notre cœur les perçoit, 

Fussions-nous en éveil ou livrés au sommeil. 

el Attar

1145 1221. Poète mystique iranien, il est principalement l’auteur du légendaire ‘’La Conférence des Oiseaux’’, recueil de poèmes en langue persane, allégorie d’un maître soufi conduisant ses élèves à l’illumination, dont il avertit en exergue : ‘’Chercheur de vérité, ne prends pas cet ouvrage pour le songe éthéré d’un imaginatif. Seul le souci d’amour a conduit ma main droite’’…

J’ai peur de la mort

«J’ai peur de la mort»,  disaient les oiseaux. 

«La mort peut-elle exister  pour celui dont le cœur est uni à Dieu ?»,  répondait la huppe.  « Mon cœur est uni à Lui,  ainsi le temps et la mort n’existent plus pour moi. 

Car la mort est la rupture du temps,  et le temps naît de notre attachement  aux choses qui périssent. » 

Ibn Arabi

1165-1240.  Théologien, juriste, poète, métaphysicien andalou musulman, d’origine arabe, appelé ‘’le plus grand maître’’ ou encore ‘’le fils de Platon’’. Il est considéré comme le maître du soufisme islamique et le pivot de la pensée métaphysique de l’Islam.

La religion de l’amour :

Mon cœur est devenu capable

D’accueillir toute forme.

Il est pâturage pour gazelles

Et abbaye pour moines !

 

Il est un temple pour idoles

Et la Ka’ba pour qui en fait le tour,

Il est les tables de la Thora

Et aussi les feuillets du Coran !

 

La religion que je professe

Est celle de l’Amour.

Partout où ses montures se tournent

L’amour est ma religion et ma foi.

Ar Rumi

1207-1273. Poète mystique persan – né en fait dans l’Afghanistan actuel. Il a profondément influencé le soufisme. Il reçut très tôt le surnom de ‘’notre maître’’. Son œuvre sera fortement inspirée de sa rencontre avec Shams ed Dîn Tabrîzî, son maître spirituel dont il fera même l’auteur de l’un de ses ouvrages, le « Divân de Shams de Tabriz« .

Les Turcs, Iraniens et Afghans continuent à ce jour à témoigner un profond respect à cet homme sage reconnu de son vivant comme un saint homme et un esprit éclairé, qui fréquentait les Juifs et les Chrétiens tout autant que les Musulmans.

La mer et l’écume

Dieu a caché la mer et montré l’écume  I

l a caché le vent et montré la poussière… 

Comment la poussière pourrait-elle s’élever d’elle-même ? 

Tu vois pourtant la poussière, et pas le vent. 

Comment l’écume pourrait-elle sans la mer se mouvoir? 

Mais tu vois l’écume et pas la mer. 

1212-1269. Poète soufi andalou, dont les œuvres étaient faites pour être chantées. On retrouve nombre de ses poèmes dans les paroles des pièces chantées de la musique andalouse.

C’est une flamme vive

C’est une flamme vive que, n’eût été le mélange 

Les Mages n’eussent jamais adoré. 

Sa pureté est d’un temps

D’avant le cep et le cépage. 

Elle n’a pas de moitié, pourtant, aux communions, 

Elle se révèle, comme se dévoile la mariée. 

A elle je fus uni dans la prime heure du temps 

Avant que se noircisse le feuillet. 

On l’a nommée nectar mais elle est aussi souffle 

Vivifiant les âmes de ses expires 

Et si ses échansons dans les us sont debout, 

Ses amants ne sauraient rester assis.

1288-1340. Saad Eddine Mahmud Shabestari est un poète ismaélien iranien. On ne sait pas grand-chose sur sa vie, mais son œuvre principale, La Roseraie du mystère, est un des classiques du mouvement auquel il appartient.

Le monde entier est miroir

Sache que le monde tout entier est miroir, 

Dans chaque atome se trouvent 

Cent soleils flamboyants. 

Si tu fends le cœur d’une seule goutte d’eau, 

Il en émerge cent purs océans. 

Si tu examines chaque grain de poussière, 

Mille Adam peuvent y être découverts… 

 

Un univers est caché dans un grain de millet ; 

Tout est rassemblé dans le point du présent… 

De chaque point de ce cercle 

Sont tirées des milliers de formes. 

Chaque point, dans sa rotation en cercle, 

Est tantôt un cercle, 

Tantôt une circonférence qui tourne. 

1450-1516. Poétesse syrienne, soufie musulmane et ascète d’expression turque. Elle a écrit des poèmes dédiés au Prophète Mohamed. Elle était à la fois poétesse, enseignante et mufti.

Les Yeux de Laila

Voici que paraissent les feux de Laila, 

A perdre la raison, ami prépare-toi. 

Le pur amant est celui qui succombe d’un trait, 

Pas celui qu’on dérobe peu à peu. 

Quand la beauté paraît, pose en terre le front, 

Car l’action de grâces est devoir, compagnon. 

1772-1845. Poète soufi populaire marocain qui a laissé une œuvre importante, pleine de verve dont ont été tirés d’innombrables  »nawbats andaloussia », pièces de musique dite andalouse.

J’ai répandu l’encens

J’ai répandu l’encens en proférant Son Nom 

Par amour éperdu, en hommage à Sa gloire 

Un souffle s’est levé, et qui m’a fait connaître 

Qu’à travers le parfum résidait Son essence. 

J’ai alors touché à la certitude 

Qu’il n’est dans l’univers nul autre que Lui. 

 

Rumi, Le parfum de Dieu

 

mo’

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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