quelle leçon !

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Un complexe de nomade jamais soigné, une théorie de la relativité jamais bien assimilée, un propriétaire désireux de vendre son appartement que j’occupe mais ne veux ni ne peux acheter, tout cela a fait que pour la mille et unième fois dans ma vie, je me suis retrouvé demandant divine pitié et implorant pour m’aider à l’obtenir, le bon géant Saint-Christophe, patron des déménageurs.

Pour me permettre d’assurer mon transfert dans de bonnes conditions, un généreux donateur de mes amis m’a fourni tous les cartons de tous les formats dont on a besoin pour ce genre d’opération. De beaux cartons allemands, à triples cannelures bien solides, ayant servi une seule fois, comme neufs. Il y ajouta un gros rouleau de papier kraft et me promit de mettre à ma disposition un camion et une équipe de ‘’forts’’ pour assurer le transport de mes richesses mobilières vers ma nouvelle demeure. Considérant toute cette chance, je me dis que l’opération me prendrait une journée, sans plus !

Cela fait maintenant cinq jours que je trie, que j’examine ces tonnes de documents gardés je ne me rappelle même plus pour quel motif et lorsque je vois qu’après ces cinq harassantes journées, il me reste encore deux pleines bibliothèques à examiner, je me sens aussitôt des courbatures dans tout le corps et un gros vague à l’âme …

C’est que, lorsqu’on crible, l’objectif est évidemment de se délester de l’inutile, mais la difficulté est qu’il faut sauvegarder l’utile et c’est cela qui m’ennuie. Et nous voilà déjà glosant sur la définition de l’utilité.

vieux dossiers

Au rayon des dossiers par exemple, l’Humanité aura-t-elle encore besoin de ces sommes impressionnantes que j’ai produites dans le cadre de l’un de mes métiers, ces innombrables feuillets parfaitement dactylographiés, collationnés, reliés pour la plupart et pour les plus anciens, péniblement titrés avec des Lettraset de tailles et polices diverses ?

  • Les détruire ou les garder ?
  • Après un si long temps, me répondit mon ami ‘’moi-même’’, si tes conseils ne sont pas devenus pratiques courantes, quel en peut-être l’intérêt ? Déchire, de grâce, ces milliers de feuillets jaunis par le temps, et débarrasse t’en !
  • Et si … ?
  • Et si quoi donc ? Aurais-tu la prétention d’avoir écrit des choses justifiant des lectures répétitives ? Tu sais bien qu’un rapport est toujours confié par son destinataire, voire son commanditaire, à un sous-fifre chargé de le lui résumer en 3 mots, puis, s’il est relié, il va garnir les rayons de la bibliothèque directoriale pour confirmer que le chef lit tout et sait tout…
  • Moi, je n’ai modestement jamais ‘’fait’’ que dans l’utilitaire et sûrement demain quelque ingénieuse nouveauté infligera à mes travaux une blessante et réaliste désuétude, voire une douloureuse péremption …
  • Eh bien voilà, tu as bien répondu, déchire, brûle et enfouis dans l’épaisseur de l’oubli ces glorieuses velléités d’hier, aujourd’hui complètement surannées…
  • Si fait, si fait !

Je n’avais pas fini de réduire en confettis la bibliothèque incriminée que déjà se posa un autre casse-tête :

cravates

Je ne porte quasiment plus jamais de cravate, ayant balancé par-dessus les moulins la contrainte de cette convention sociale idiote, proposée, puis imposée et enfin exigée absurdement comme un préalable à la correction… Dire que je n’en ai plus serait mentir. J’en ai mais elles prêtent et même donnent à rire… Entre les bavoirs extra-larges et les ficelles tricotées, les cravates-club et les audaces colorées chères à Léonard, les losanges, les carrés, les pois, les fondus enchaînés et les fers à cheval d’Hermès, j’en ai mais je ne tiens plus qu’à celles qui me font rire, telles celle que m’a offerte la petite amie d’un jeune homme cher à mon cœur, représentant des athlètes rouges se démenant comme des diables sur un stade rose… ou cette autre, moirée, dont le subtil coloris varie en fonction de la pose…

  • Et alors, te lancerais-tu d’aventure dans la muséologie vestimentaire ?
  • Non point, je veux simplement épargner les objets signifiants, ceux qui peuvent témoigner de mon époque, de mes goûts, de mes travers et de mes originalités.
  • N’est-ce pas puéril ? Si tel est vraiment le cas, entre dans une bonne librairie et recherche une histoire de la cravate à travers les âges, il en existe surement !
  • Oui mais ce ne seront pas les miennes, celles qui portent mon empreinte !
  • Ô prétention, Ô vanité ! Qui es-tu donc pour supposer que cela présenterait un intérêt quelconque pour qui ce soit ?
  • Je suis… je suis moi, pardi…
  • Trêve de puérilité, attache-les toutes ensemble et confie leur destin à quelque recycleur qui en fera de la bonne pâte à papier, susceptible de soulager quelques personnes du plus grand des maux, l’ignorance !…
  • … Euh … bon, ben… Là oui, tu m’as convaincu ! Ok ! je les jette !

âges

Décidément…

Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire

Un nouveau cas de conscience ne tarda pas à suivre : Dans une mallette en raphia soigneusement fermée avec ses gros boutons rêches, plusieurs dossiers épais révèlent par leurs bâillements, leurs contenus. Il s’agit de photos… De moi, enfant, garçonnet, adolescent, jeune homme, homme jeune, homme d’âge mûr… Ma vie est là, en images, avec mes expressions, mes grimaces, mes mimiques, mes airs, mes poses …

  • Oui je sais ce que tu vas dire pour justifier ton envie de garder ces photos : tu vas me dire qu’elles te permettent de te comprendre et que pareillement, elles permettront à tes descendants de te connaître, de retracer ta vie. Mais dis-moi donc, si tu étais autre et que tes actions, faits, hauts-faits et méfaits étaient les mêmes, cela changerait-il quoi que ce soit à ce qui a réellement été ?
  • Non, mais la nature m’ayant doté de 5 sens, dont la vue, je pense que cette faculté aide à la connaissance, favorise l’empathie et permet de mémoriser mon histoire, en procédant à son classement automatique, même si partiellement subjectif …
  • Oiseux autant que discutable ! Je puis te citer quelques centaines d’exemples qui te prouveront que nous, humains, n’avons nul besoin de voir les choses pour y croire, pour les assimiler et pour vivre avec.
  • Peut-être, mais il est tout de même étrange que tu t’acharnes à chaque fois sur tout ce qui peut constituer mon bagage humain, justement, comme pour nier l’importance de mon affect protecteur sans lequel je pourrais malaisément constituer une entité harmonieuse…
  • Décidément tu aimes les gargarismes et en uses et abuses, mon ami ! Tu as été un homme que je sache, un homme bien dit-on, un homme de bien, dis-tu, pas un homme avec une chevelure léonine, des traits ceci et une peau cela, non ? Alors qu’ajoutent donc à la connaissance de ta personne et de ta personnalité ces clichés qui vont, palissant avec le temps, s’estomper peu à peu ?
  • Je ne leur confie aucune mission autre que celle de m’amuser et d’amuser celles et ceux qui me sont chers !
  • Eh bien garde-les si, tel un bon sauvage, tu as besoin de supports visuels pour penser…
  • C’est bien ce que j’ai l’intention de faire, répondis-je sèchement, vexé, en refermant soigneusement  mes albums…

fauché

La séquence suivante eut au moins le mérite de nous faire bien rire, aussi bien moi que moi-même… C’est celle au cours de laquelle je dus décider du sort de mes encombrantes archives bancaires…

Et là, c’est lui qui attaqua tout de go avec une raillerie qui me piqua autant qu’elle me fit rire :

  • Tout ça pour exprimer, attester et prouver ton immense fortune ?
  • Je n’y suis pour rien, cher moi-même… Le zéro est, par définition de mes aïeux, un chiffre ! Et l’accumulation de ‘’0’’ est aussi impressionnante que celle de ‘’9’’ !
  • Oui, mais peut-être que, comme disent les Ibères, il eut été préférable que ces zéros ne se trouvassent point positionnés à gauche ! Car là, vois-tu, ils ne trahissent aucune importance, aucune abondance !
  • J’en conviens mais ces zéros sont les témoins vivants de mon aventure humaine, et même, dirais-je, de mon humanisme… Celui-ci me fit connaître la roublardise, cet autre-là, la malhonnêteté, l’autre plus loin s’imposa sous le nom de naïveté, et puis plus loin, l’autre m’enseigna la variabilité de la vérité. Bref chaque zéro à gauche fut un professeur qui m’apprit quelque chose… Et un professeur, selon l’éducation que j’ai reçue et dont je m’enorgueillis, cela se respecte…
  • Bien amené, jeune-homme, mais une fois encore, pourquoi, tant que tu y es, ne pas avoir gardé les petits-pots de ton alimentation de bébé ? Ils te diraient si tu as été bien nourri ou non et tu pourrais y retrouver et expliquer tous tes problèmes de santé !… Cesse donc ton babil et alimente le feu purificateur de cette insane littérature.
  • Ben tu vois, je vais t’étonner, mais sur ce coup-la, je vais suivre ton conseil  sans discussion!…
  • A la bonne heure !…

feuille d'olivier

Il était une fois, dans les temps anciens …

… Un être très cher était en pèlerinage et pendant l’une de ses dévotions, un pacifique ramier vient se poser sur son épaule, m’a-t-il conté. Il tenait en son bec une simple feuille d’olivier, pas un rameau, une feuille … Dérangé par la génuflexion de mon amie, il s’envola, abandonnant sa feuille d’olivier et une petite plume de son doux duvet… Mon amie qui jure qu’à ce moment-là, elle m’envoyait de douces louanges et demandait pour moi la bénédiction divine, m’a rapporté et offert ces deux témoignages de sa tendresse. Ils sont là, dans ma main, soigneusement protégés par une petite feuille de papier-soie.

  • J’y tiens comme à la prunelle de mes yeux. Jamais je ne pourrais me résoudre à m’en séparer, avançai-je à l’adresse de moi-même, comme pour refuser toute idée de m’en séparer.
  • Quelle signification peuvent-ils avoir pour quiconque autre que toi ?
  • Probablement aucune…
  • Alors plutôt que de devoir imaginer qu’ils seront, par l’un des hasards dont seule la vie a le secret, rejetés d’un revers d’une main les écartant comme une souillure, n’est-il pas préférable de les détruire justement pour en imprimer le souvenir dans ta mémoire, toi seul puisque tu es le seul à leur donner une importance ?
  • Oh là ! Mais tu vas un peu loin avec cette grandiloquente vérité, cher moi-même ! Je ne te connais que trop, toi et tes arguments spécieux !
  • Je n’admets pas ce genre de facile raccourci… Argumente ou obéis, c’est plus digne !
  • Non, je ne détruirai pas ces inoffensives reliques et si leur sort est de disparaître un jour, que me chaut ? Peut-être qu’alors, la chose la plus importante au monde aura disparue depuis longtemps.
  • Et quelle est cette chose si importante ?
  • Moi-même, bien évidemment !

Je repliai soigneusement le petit bout de papier et le rangeai dans une boîte que je ne retrouverai peut-être plus jamais…

coffret bleu

Puis enfin arriva le tour du fameux coffret bleu-ciel … J’essayai en vain de le soustraire à la vue de l’ami moi-même… Il esquissa un sourire en le voyant… Le coffret bleu renferme mes écrits inavoués, inavouables même, pour certains… Tous mes poèmes, des plus mauvais et ‘’cucul’’ à certaines lignes un peu plus dignes d’intérêt… des plus anciens aux plus récents, de ceux présentés aux concours organisés par le Journal de Mickey dans des temps immémoriaux, aux plus récents, commis après une lecture à même d’interpeler le plus rustre des hommes.

Et le bourreau sans merci de railler :

  • Entaó, Fernando Pessoa, que vais a fazer de tudo istou ?

J’éclatai de rire, me rappelant que le maître de l’assossegamento et ses innombrables hétéronymes dont il signa l’une des œuvres les plus riches de la littérature mondiale et que plus de 80 ans après sa mort, nul n’est capable d’appréhender de façon convaincante et cohérente… C’est dire si l’interjection de mon farceur d’interlocuteur me fit m’esclaffer …

Je considérai immédiatement après mes pauvres rimes, soir, espoir, nuit, ennui, amour, toujours, belle, rebelle, mystère, taire, etc. … J’eus un sourire en me remémorant certaines fulgurances de Attar et d’Ibn Arabi, de Perse et de Valery, de Shakespeare et de Scott, de Machado et de Llorca, de Li Po et de Su Shi et je sentis ma main entrer en rébellion contre moi et prendre le parti de moi-même. Elle se saisit du coffret bleu et en déversa le volumineux contenu dans la grande poubelle placée au centre de la pièce devant moi…

Pour me consoler, je me remémorai l’histoire de ce jeune homme qui avait demandé à André Gide – ami de sa famille – de lui donner son avis sur les poèmes qu’il écrivait secrètement. Et l’auteur de la Symphonie Pastorale fut très dur avec ledit jeune homme, puisqu’il lui répondit : ‘’Non, je ne les lirai pas, déchire-les, ils sont certainement mauvais’’…

Et voilà ! Je regardai l’immense tombereau contenant tout ce que j’avais jeté et j’eus un sourire aussi tendre que triste pour le pauvre moi… me gargarisant une nouvelle fois de la fameuse ‘’latinerie’’ ecclésiastique : ‘’Vanitas vanitatum omnia vanitas’’…

cybernétique

Jusque-là, il s’était agi d’un gentil duel déguisé en joute entre deux êtres de qualité et de bonne éducation, qui s’adorent au demeurant : en l’occurrence moi et moi-même.

Infiniment plus violent et absurde fut le problème du transfert de ma capacité cybernétique, autant dire, ‘’au jour d’aujourd’hui’’ comme disent les gens qui parlent le français comme des bovins ibériques, une part importante de mon espace vital puisque c’est celle de la communication et du commerce social. Mon déménagement me contraignit à une démarche auprès de mon marchand d’espace, nommé en bon français un ‘’provider’’. Mais plusieurs jours après, le petit bouton sensé témoigner de la prise en compte de mon changement d’adresse n’avait toujours pas été poussé… Mon pauvre ‘’provider’’ se régala de ma voix apoplectique 48 fois par jour, me jurant à chaque appel que mon problème n’allait pas tarder à être sur le point de commencer à être résolu, avant d’être forcé de se déjuger par la réalité et de me jurer qu’il n’en dormait plus … Nous appelâmes donc des instances moyennes, puis de hautes instances et chacune se fit fort de résoudre le problème de mes télécommunications… en vain … Le pauvre homme finit par se résoudre, juste pour ne plus avoir à entendre mes jérémiades, mes menaces et mes jurons, à m’offrir gratuitement – à titre provisoire et jusqu’à résolution de mon problème – une solution technique excessivement coûteuse qui s’avéra effectivement efficace, sans doute pour que j’évite de l’appeler durant le week-end, car il avait commis l’imprudence de me donner ses coordonnées téléphoniques privées… Et c’est alors que samedi après-midi, alors que je procédais à la mise en place de bibelots dans une vitrine que l’on heurta mon huis, lequel, ouvert, livra passage à un ‘’haut responsable’’ de l’administration des télécommunications qui, alerté par le nombre anormal de mes appels consignés je ne sais où, et au titre du contrôle de la qualité de ses services, avait décidé de s’intéresser à mon cas… Et là, coup de théâtre, le visiteur impromptu est un ‘’pays’’ qui me reconnut rapidement et avec lequel nous passâmes l’après-midi à parler de notre belle région et des gens illustres qui y ont vu le jour… Il s’interrompit à 2 reprises pour appeler un mystérieux correspondant auquel il donna des directives techniques précises… extrêmement brèves, tout en pianotant sur mon clavier d’ordinateur posé sur ses genoux.

Mon problème fut résolu en un tournemain. Mon hôte mystérieux prit alors congé après que nous nous fussions promis de nous revoir très rapidement…

Et voilà !

L’homme est naturellement nomade : il le fut à son origine et, dans son histoire, la sédentarité est une très courte parenthèse. Comme le note avec raison Jacques Attali dans son ‘’L’homme nomade’’, cet homme est en train de redevenir, par la mondialisation, un nomade d’un genre nouveau, grâce aux nouvelles technologies du voyage, réel ou virtuel, et des perspectives radicalement neuves s’ouvrent à lui…

A condition d’être équipé pour …

Il avait bien raison Benjamin Franklin lorsqu’il a estimé dans l’’’Almanach du pauvre Richard’’ que ‘’Trois déménagements valent un incendie’’ …

mo’  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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