Léon DEUBEL

L’autre soir, déambulant dans la chaleur de la nuit estivale, je suis entré furtivement dans un estaminet du nom de  »Charivari », sis à l’adresse http://charivariblog.blogspot.com/, dont l’enseigne ballote au gré de la faible brise d’une placette du XVIème arrondissement de Paris. La pénombre y régnait et je compris rapidement qu’il s’agissait d’un repère de poètes en rupture de luth, à la muse endormie, d’une rade apaisée ou mouillent des vaisseaux fortunés par la mer, d’un rade où le malheur et la liqueur se rencontrent, pour échanger en sourdine des propos complices, pointillés de larmes noires.

muse endormie

Les tables étant toutes occupées. Je m’installai sur l’un des hauts tabourets du bar et commandai mon habituel hydromel qui fleure bon l’orange de Séville. Non loin de moi, un homme jeune, portant lavallière mais mal fagoté, guettait avec inquiétude l’étiage de son breuvage… Je demandai qu’on le resserve. Il m’en remercia, en levant à peine son verre dans ma direction, sans même sourire…

Le Buveur

Au second service, il me sembla qu’il me demandât, par un geste timide, s’il pouvait s’approcher de moi. Je répondis ’’oui’’ et lui fis place à ma gauche, ordonnant qu’on la serve à nouveau. Il s’installa et ne pipa mot, lançant son regard vide dans les nuages du miroir jauni qui trônait derrière le bar.

Puis tout à coup, il suspendit sa contemplation, se tourna vers moi et me remercia d’un hochement de tête… je brisai le silence en répondant que ce n’était rien, ajoutant qu’il me paraissait contrit d’avoir commis quelque péché… Il avorta un sourire avant de révéler :

– Oui, mon péché fut de naître…
– Dieu quelle noirceur !
– Mon nom est Deubel, Léon Deubel. Et mon histoire est d’une navrante banalité… Elle ne présente aucun intérêt…
– Je ne vous la demande pas, ami…
– Je vous en remercie… dit-il, avant de réciter :

les buveurs de bière

Né en 1879 dans l’est de la France, Léon Deubel est mort 34 années plus tard, non loin de Paris…

Il fut le parangon-même du « poète maudit », ainsi que Paul Verlaine nommait en 1884 ce type de personnage inspiré mais malchanceux.

Les Poètes Maudits : rappel de quelques notions de base :

Continuation naturelle du Romantisme et s’opposant au Naturalisme, le Décadentisme et le Symbolisme sont deux mouvements littéraires et artistiques très proches qui se développent en France à la fin du XIXème siècle. On parle généralement de ’’décadentisme’’ pour les œuvres en prose et des ’’symbolisme’’ pour les œuvres en poésie.

– Anticonformisme : les décadents s’opposent à la bourgeoise et au peuple. Les romans décadents ne parlent pas de pauvres et des humbles mais de l’individu d’exception.

– Esthétisme : les personnages sont des esthètes, des excentriques qui exaltent la vie, l’art et la beauté. Ils veulent vivre leur vie comme une œuvre d’art.

– Mal du siècle et solitude : L’écrivain romantique sait vivre sa vie intérieure mais aussi sa vie dans le monde. L’écrivain décadent vit sa propre solitude sans communiquer et il se réfugie dans une dimension esthétique et individualiste, presque contemplative de la vie.

– Le Symbolisme est un mouvement littéraire et artistique apparu en France et en Belgique vers 1870, en réaction au Naturalisme. Le Symbolisme présente des œuvres en poésie et présente des écrivains qui sont des poètes maudits. Le Symbolisme est un Décadentisme intériorisé où le poète a la conscience de la décadence, du mal de siècle.

Les thèmes fondamentaux du symbolisme sont :

– Le monde est un symbole : Le poète dit que la nature est un temple de symboles qu’il est seul à comprendre. Donc le monde visible a aussi un aspect invisible.

– Le poète est un voyant : le poète n’est pas seulement un mage, mais il est l’interprète de mondes inconnus : il est un oiseau solitaire, il est un voyant, c’est-à-dire il voit ce que les autres ne peuvent pas voir.

– Le poète est seul et incompris : le poète n’est pas un paria de la société, ni un mage, mais c’est un voyant et un albatros, seul et incompris, mais supérieur aux autres. Donc les symbolistes, au contraire des romantiques s’opposent à la société et ils vivent dans leur monde d’hallucinations pour combattre la douleur et l’ennui.

– Le poète est un maudit : les symbolistes sont appelés aussi poètes maudits, parce qu’ils vivent leurs vies en utilisant des alcools, des drogues, pour combattre l’ennui. Ils vivent des vies vagabondes et sans travail. Ils vivent pour écrire.

– La poésie est musique : la musicalité est à la base de la poésie symboliste.

– La poésie est synesthésique : c’est-à-dire provocatrice de troubles de la perception dans lesquels une sensation supplémentaire est ressentie dans une autre région du corps que celle qui est perçue normalement.

– L’art pour l’art : la poésie ne doit pas enseigner, mais suggérer l’invisible, l’absolu. L’art sert au beau, pas à l’utile. Le Beau n’est pas seulement dans le Bien, mais aussi dans le Mal.

Léon Deubel, enfant

Retrouvons maintenant notre ami Léon !

Il a grandi sans l’affection des siens, petit pion rapidement exclu des différents postes qu’il arriva à occuper.

Il eut une vie d’errance qui le conduisit de çà, de là, jusqu’en Italie. Sa vie entière fut minée par des difficultés de tous ordres. Et le 10 juin 1913, il décida de mettre un terme à cette vie misérable : il brula tous ses écrits se suicida en se jetant dans les eaux de la Marne.

Il fut pourtant un créateur enthousiaste et obstiné, mais il ne parvint jamais à imposer son art à un large public.

cénacle poètes maudits

Le plus connu de ses poèmes est sans doute celui intitulé ’’Détresse’’ dont la noirceur est sans limite…

Détresse

Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure,
Les hommes m’ont chassé parce que je suis nu,
Et ces frères en vous ne m’ont pas reconnu,
Parce que je suis pauvre et parce que je pleure.

Je les aime pourtant, comme c’était écrit,
Et j’ai connu par eux que la vie est amère,
Puisqu’il n’est pas de femme qui veuille être ma mère
Et qu’il n’est pas de cœur pour entendre mes cris.

Je sens autour de moi que les bruits sont calmés,
Que les hommes sont las de leur fête éternelle ;
Il est bien vrai qu’ils sont sourds à ceux qui appellent ;
Seigneur, pardonnez-moi, s’ils ne m’ont pas aimé !

Seigneur, j’étais sans rêve et voici que la lune
Ascende le ciel clair, comme une route haute ;
Je sens que son baiser m’est une pentecôte,
Et j’ai mené ma peine aux confins de sa dune.

Mais j’ai bien faim de pain, Seigneur, et de baisers,
Un grand besoin d’amour me tourmente et m’obsède,
Et sur mon banc de pierre rude se succèdent
Les fantômes de celles qui l’auraient apaisé.

Le vol de l’heure émigre en des infinis sombres ;
Le ciel plane, un pas se lève dans le silence,
L’aube indique les fûts dans la forêt de l’ombre,
Et c’est la vie énorme, encor, qui recommence !

le cri buffet

mo’

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