le revenu

Lorsqu’on habite à la campagne, on est évidemment loin de tout commerce, et pour s’approvisionner, il faut, soit aller en ville, soit attendre le marché hebdomadaire du lieu où l’on habite. Ce marché, chez moi, c’est le fameux souk, marché forain éphémère, généralement hebdomadaire. C’est aussi un lieu de transactions commerciales. La sémantique occidentale en a fait un synonyme de pagaille, désordre, binz, fourbi, capharnaüm, bric-à-brac ou bataclan, alors qu’au contraire, c’est généralement un chef d’œuvre d’intelligence pratique, d’organisation et de construction ergonomique …

A ladite Ferme du Bonheur ou j’ai passé mon enfance, ce qui n’était pas produit sur place provenait du souk de Ras Tebouda, chef-lieu de notre Commune Rurale, à 30 kilomètres de Fès, marché qui se tenait le lundi. Ce jour-là, bien évidemment, pas de travail à la ferme, personne ne pouvant s’exempter de ravitaillement. Mon père s’y rendait systématiquement, pour rencontrer les autres agriculteurs, et les autres connaissances de la région, éventuellement les autorités, mais aussi pour ‘’acheter la viande’’ opération qu’il eut été inconcevable qu’il déléguât à quiconque.

cornet de sucres d'orge

L’un des temps forts de nos vacances scolaires, c’était, pour nous les garçons, d’être invités par lui à l’accompagner à ce comice agricole. Ne fut-ce que parce qu’à la fin de la visite, nous avions droit à un cornet de sucres d’orge faits de meringue friable, délicieusement et exagérément sucrée, colorée de rose, de bleu ou de jaune qui nous faisait des moustaches superbes et que nous essayions de cacher à Maman le plus longtemps possible de peur de recevoir l’injonction de les effacer. Par ailleurs, durant toute la visite, les retombées de la grande notoriété paternelle étaient nombreuses : compliments des adultes et menus présents…

Mais le plus intéressant, c’était surement l’émerveillement que provoquait en nous la contemplation des divers éventaires de ces concitoyens qui venaient là pour commercer ou vendre leurs productions, ou encore proposer un savoir-faire quelconque, une expertise !…

barbier coiffeur

En bordure du souk, nous regardions la dextérité du barbier-coiffeur, souvent alliée à quelque expertise paramédicale, telle la pose de sangsues pour soulager l’hypertension artérielle et  »enlever le mauvais sang » … Les candidats aux soins capillaires s’asseyaient en tailleur devant le figaro, ôtaient leur turban ou autre couvre-chef et baissaient sagement la tête pour recevoir les soins grâce auxquels ils allaient ressembler à Yul Brynner. Après quoi, on leur frottait la peau blanchâtre du crâne rasé, avec une eau de Cologne antiseptique à deux sous. Puis ils se recouvraient le chef. Jamais un faux geste, jamais la moindre coupure. Le rasé de frais se relevait en souriant, payait et s’en allait, persuadé d’être Adonis et se pourléchant les babines à la perspective des voluptés succubes de la nuit à venir !…

En second rang, on pouvait voir de modestes tentes abritant deux ou trois longues tuniques de couleur, pendues à un fil d’étendage. C’était les ‘’boutiques de mode féminine’’, mais bien sûr … sans cabine d’essayage ni même miroir. La règle y est évidente : ‘’Tu t’imagines dans l’habit convoité, tu te juges, tu l’achètes et tu assumes, sachant qu’aucune réclamation ne sera admise ni même possible.’’

Les marchands de quincaillerie occupaient le troisième rang. Ils étaient légion et vendaient tous, quasiment les mêmes articles, aux mêmes prix. Celui qui l’emportait était celui qui acceptait de gagner quelques centimes de moins que le voisin ou composait de meilleurs boniments en essayant de déclarer américaine l’origine de ses marchandises.

Après les quincaillers-vaisseliers commençait l’immense espace réservé aux produits alimentaires, périssables, semi-périssables et durables.

Les marchands de légumes étaient les plus nombreux et les patates, les carottes, les navets, les courgettes et autres tomates étaient grossièrement disposés en petits tas, à côté d’une balance bancale, et là encore, chacun essayait de convaincre de la supériorité de l’origine et de la qualité légendaire du sol de provenance. La pire insulte que l’on pouvait infliger à une production était d’en dire qu’elle était romiya, c’est à dire issue de l’agriculture moderne et… chimique…

Les épiciers étaient assurément les champions des bonimenteurs ou bonimenteuses car leurs marchandises s’y prêtent : pulvérulentes, insaisissables, trafiquables à l’extrême, difficilement évaluables et toujours sujettes à soupçons et critiques. Venaient-elles d’Inde, de Chine, de Ceylan ou d’ailleurs ? C’était toujours le marchand qui délivrait le certificat d’origine, laquelle variait bien sûr selon les goûts de l’acheteur. Et attention à la pesée, c’est là que se réalisait le bénéfice, surtout par bonne brise … Il fallait les voir servir l’huile à la mesure, provenant de grandes jarres odorantes, les imprécisions du remplissage et la complicité des tremblements déverseurs… Le commerce permet assurément de voir l’âme des gens à nu…

Au-dessus des éventaires des épiciers, on trouvait ceux des vanniers qui vous donnaient le choix entre deux matériaux : le doum tressé ou le roseau travaillé. Vous choisissiez selon vos besoins. Toute la production était hand-made : paniers, couffins, vans… L’expertise des artisans allait jusqu’à la tapisserie, celle-ci consistant en la confection de ces magnifiques tapis combinant la laine et le doum tressé.  

Puis non loin de là, on trouvait la place réservée aux bourreliers-selliers, lesquels proposaient des bâts, des licols, des harnais des sangles, des ventrières, brefs tout ce dont a besoin votre baudet, – si vous êtes un homme du peuple, votre mule – si vous êtes un bourgeois, ou votre cheval – si vous êtes un seigneur, pour vous conduire à bon port.

Les commerces les plus amusants étaient certainement ceux dont on a peine à identifier l’objet de la patente. On n’y trouve rien, sauf ce qu’on ne s’attend pas du tout à trouver. L’ inventaire de Jacques Prévert est battu à plate couture par le catalogue de ces commerces : un disque de charrue, de vieux outils dépareillés, des pièces de machines indéterminées, des objets visiblement cassés et auxquels on devra trouver une nouvelle affectation, des meubles bons pour le feu, une djellaba de grosse laine avec seulement un trou, des chaussures dépareillées, un cadre de bicyclette rouillée, une enclume repoussante de saleté, des dentiers récupérés Dieu seul sait où, un pneu usé jusqu’à la corde, des lézards séchés, de vieilles revues illustrées desquelles les pages manquantes sont plus nombreuses que les présentes, que sais-je encore ?

Puis vous arriviez au royaume des odeurs alimentaires… Celle du thé à la menthe est omniprésente mais loin d’être la seule. Elle est talonnée selon l’heure de passage, par celle de l’un ou l’autre de ces reconstituants solides que sont la bessara ou purée de fèves, la potée de pois-chiches, les pommes de terre ou les topinambours en sauce, la graisse de mouton ou de bœuf, la viande hachée, le tagine de légumes frais cuits sur un lit de roseaux dans un plat de faïence sur la braise, les brochettes de toutes sortes et de toutes tailles grillées dans des nuages de fumée odorante … Un pain rond, un soda, bibsi, crouch ou lacégone, une assiette de crudités –offerte- et 3 brochettes constituaient l’en-cas le plus léger.

Puis tout d’un coup surgissait une odeur de poisson. Non Monsieur Vatel, je ne mens pas, la marée arrivait toujours à l’heure. De belles grosses sardines parties la veille dans la nuit de Safi, 600 kilomètres plus bas… Les clupéidés avaient été transportés en camion à peine bâché, comme l’exige la norme de qualité ISO : 9000 mouches au mètre carré… A l’époque, je ne savais évidemment rien de mon avenir halieute mais je me rappelle cette puissante odeur sui generis, ce jus de sardines dégoulinant sur les flancs des caisses en bois aussi sombres que les entrailles de la mer, et cette nuée de mouches venues d’une autre province en escorte du poisson. Déjà l’on sentait dans tout le souk l’odeur de l’huile bouillante dans d’immenses poêles ou crépitaient les graillons d’une précédente friture , en suite de quoi, on pouvait voir les caisses se vider, les grattoirs gratter et les sardines écaillées se vautrer dans un mélange de farine, de sel et de poivre, avant de plonger courageusement dans le bain de friture fumant…

Les gens de ma terre considèrent le poisson comme une délicatesse au goût exotique, mais ne pouvant en aucune manière être comparée à la viande, de bœuf pour le commun des mortels et d’agneau pour les palais délicats. Et lorsque vous invitiez quelqu’un de chez moi et que vous pensiez le régaler avec quelque bar en belle vue ou quelque dorade royale en papillote comme chez Paul Bocuse, ben il disait de vous, après, grandement vexé : ‘’Il m’a pris pour un chat, il m’a servi du poisson à manger’’… Au souk on pouvait trouver de la viande de bœuf, de mouton, de cabri, de dromadaire et chacun en rapportait chez soi, que ce soit un agneau entier ou une très modeste partie d’un cinquième quartier quelconque…

Enfin, au-dessus de ce restaurant à cent tables, on parvenait aux abattoirs ou les bouchers se mettaient d’accord sur le nombre de bêtes à sacrifier, selon les précommandes et l’achalandage du marché. Chacun se mettait alors à la tâche et sacrifiait et dépeçait son bestiau, puis attendait sagement, pendant le ressuyage, le passage du vétérinaire, impressionnant avec sa blouse et ses bottes blanches suivi de son aide qui tenait sous le bras un immense registre et une caisse contenant les tampons officiels. Il entaillait le foie des animaux et de ci, de là une rate, un cœur, des poumons, pour s’assurer qu’ils étaient sains et propres à la consommation. Et ce n’est qu’alors que l’assistant y apposait le tampon correspondant, du vert pour la haute qualité, à la roulette bleue pour la saisie…

Mon père arrivait alors, indiquait l’agneau qu’il choisissait et donnait les instructions au boucher sur la découpe à effectuer. Puis il lui donnait une certaine quantité de stockinette -tissu d’emballage spécial pour la viande- pour emballer le tout. Nous nous éloignions après, vers les bureaux administratifs car la visite au souk se terminait toujours par-là, ne fut-ce que pour saluer le caïd-juge de proximité et lui dire qu’à propos de la Ferme du Bonheur, ‘’RAS’’. L’important personnage nous accueillait chaleureusement, me prenait sur ses genoux et sortait de son tiroir une boite de cachous Lajaunie.

Il me demandait si j’avais obtenu de bonnes notes à l’école. Je m’empressais de répondre par l’affirmative, espérant libérer sa générosité. Que nenni ! Il ajustait alors le dispositif de distribution et me lâchait chichement une ou deux petites boules noires de réglisse… avant de me reposer à terre. Mon père et lui échangeaient quelques banalités et nous prenions congé.

Un lundi, mon père n’avait pas fini de refermer la porte du magistrat qu’il éclata d’un rire sonore en s’exclamant ‘’Çà alors, mais c’est notre ami Aqqa !’’ … Accourut alors vers lui un géant qui le salua bien bas, m’embrassa la tête en marmonnant quelque louange à mon adresse. C’était un colosse hors normes dont la main avec laquelle il me flatta la tignasse, eut pu me faire largement un chapeau… Il était effrayant en vérité et se dégageait de lui une impression de force peu commune. Lorsqu’après deux minutes d’échange de politesses, il prit congé, mon père me raconta l’incroyable histoire vécue par ce pauvre hère…

‘’Comme il le faisait de temps à autre, un dimanche, en début de soirée, Aqqa s’en fut à Fès – en louant les services des ‘’américaines’’, c’est à dire des camionnettes exerçant le transport sans autorisation- pour rejoindre un ami très cher qui travaillait aux Caves Dormoy, Vins & Spiritueux. Les deux compères s’offrirent, comme à chacune de leur rencontre, une petite sauterie au cours de laquelle ils consommèrent … vous allez croire que je copie François Alcofribas mais je jure que ce n’est pas le cas … quelques flacons d’ivresse, consommèrent quelques nourritures et chatouillèrent quelques houris. Bref, la belle soirée réussie… à laquelle l’heure cinquième mit fin à leur grand regret, les demoiselles du Couvent des Oiseauxde nuit, étant astreintes à des horaires stricts, sous peine d’aller tenir compagnie au peuple des salles de garde. Messire Aqqa prit alors le chemin du retour, un peu en zigzag, tout en grimpette, et pedibus cum jambis, avant de se faire héler par une américaine qui le rendit à son port : le fameux souk du lundi de Ras Tebouda où les premiers clients arrivaient. Sauf que les vapeurs éthyliques qui le nimbaient n’étaient pas encore dissipées, et elles lui suggérèrent de bien vilaines choses, comme défoncer la porte du juge et proférer des insultes contre la terre entière. Les mokhaznis réussirent à le capturer et l’enfermer, au prix de quelques-unes de leurs dents, de quelques coquards, d’un bain de liquides physiologiques divers accompagnés d’un torrent d’insultes ordurières. Lorsque le caïd arriva, il instruisit l’affaire tout en ouvrant la porte de son bureau. Il décida de siéger dans la foulée en tant que juge. Et, après mure réflexion, prenant place dans son fauteuil, deux secondes après, il prononça la sentence :

  • Cent coups de fouet et 72 heures de cellule de dégrisement, sentence sans appel, peine incompressible, exécution immédiate. !…

De la belle et bonne justice comme la regrettent tous ceux qui se croient au-dessus d’elle.

On enchaîna donc le condamné, l’emmena dans l’arrière-cour du bâtiment et lui fit subir son châtiment, administré par le plus fort des gardes qui vengea ses défuntes incisives, tombées lors de la capture. Avant le cinquantième coup de fouet, le supplicié s’immobilisa et avant le soixantième, force fut de constater qu’il était tout simplement … mort ! On en informa le caïd qui demanda à l’infirmier de service de constater le décès. Dès la fin des procédures, on enterra le corps encore chaud dans le cimetière adjacent en faisant marmonner quelque ‘’miserere’’ tropicalisés, par le muezzin de la petite mosquée. L’on manda un messager pour informer la famille et l’on retourna vaquer à ses occupations.

L’histoire pourrait s’arrêter là, mais ou en serait l’intérêt ? Ce qui suit est bien plus étrange et intéressant. Le souk s’acheva ce jour-là sans émotion particulière… Le lendemain, l’épouse et les enfants vinrent se recueillir sur la tombe qu’ils immergèrent de larmes. Ils firent dire les prières d’usage et procédèrent aux aumônes nécessaires… Des proches et beaucoup de simples connaissances vinrent se recueillir et regretter ce grand garçon qui n’avait jamais muri, et qui était mort de la punition humaine de ses excès… Un peu comme si tout le monde voulait dire :’’ Au fond, c’était un brave type’’…

Le soir du troisième jour, comme à l’accoutumée dans cette région, le silence se jeta sur la terre en même temps que l’obscurité… Le vigile du caïdat, c’est à dire du bureau du caïd, avait pris ses aises et sirotait son énième théière en grillant son ixième cigarette, toussant et somnolant à la fois. Tout allait bien ! Vers onze heures du soir, il entendit un bruit sourd, provenant de l’arrière-cour, c’est-à-dire du cimetière. Il tendit l’oreille et dut reconnaître que bruit il y avait. Courageusement, il alla éloigner, pensait-il, quelque chien errant, voire quelque chacal affamé… Il ne vit rien, mais guidé par le son, il arriva près de la tombe de l’ami Aqqa, de laquelle s’échappait effectivement, à peine audible, une plainte, un appel au secours, pendant que de la terre fraiche, de grosses saucisses noires – les doigts du défunt, s’agitaient faiblement … Il hurla de frayeur et appela à l’aide en invoquant Dieu, en maudissant le diable et en courant en tous sens… Les autres gardes ne tardèrent pas à venir aux nouvelles, chacun armé d’un gourdin apte à supprimer les maux de tête et … les têtes.

On amena des lampes et l’on éclaira abondamment la place. Pelles et pioches s’organisèrent et les opérations orchestrées par le vigile aboutirent au dégagement de feu Sieur Aqqa, auteur enseveli des appels, ressuscité d’entre les morts… Un véritable zombie, encore plus sale qu’effrayant. Le pauvre homme se mit à pleurer, chose qu’il n’avait plus faite depuis que sa maman l’avait sevré.

Le vigile se gratta la tête, très embarrassé par l’étrange situation. Que devait-il faire du ressuscité ? Le renvoyer chez lui ? L’embastiller jusqu’à recevoir des instructions de ses supérieurs ? Le remettre en terre jusqu’à obtention du permis de ressusciter ? Il demanda l’avis de tous et ceux qui l’emportèrent furent les partisans de la raison : Aller réveiller l’agent sanitaire pour constater la vie et renvoyer le supplicié chez lui pour se remettre en état, contre son engagement de se représenter dans la journée suivante. Aqqa était très faible et ses yeux papillonnaient entre le sommeil et la veille. Il but un plein tonneau d’eau et demanda à dormir. Le brave homme de service décida en fin de compte d’envoyer un autre garde réveiller le Caïd qui vivait dans le village le plus proche. Celui-ci arriva aussitôt, visiblement effrayé et se sentant vaguement coupable de tout cela. Il choisit bien sûr la solution la plus humaine, celle de renvoyer le supplicié dans ses pénates tout en le convoquant pour le lendemain et en l’immergeant dans un océan de vœux …’’

Mon père acheva là son récit et s’adressant à nouveau directement à moi, il me dit avec un large sourire :

‘’Et bien te voilà enrichi de l’histoire de l’homme qui t’a salué tantôt et qui depuis sa mort, est devenu un ange, un citoyen exemplaire, un époux fidèle et un père présent’’…

Je marmonnai alors en regardant mon papa, conteur et moraliste hors pair, provoquant de sa part un immense éclat de rire :

‘’Et pour être cela, il est nécessaire de mourir d’abord ?’’…

mo’

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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