bouquet

Pour ce premier jour de vacances à la maison, retour de l’internat, après les effusions et les chauds baisers de maman, juste avant le dîner et comme le voulait la liturgie familiale, mon père voulut jeter un œil sur mes résultats scolaires. Je m’en fus donc chercher mon lourd cartable, l’ouvris, et lui tendis le maudit  »cahier de compositions » où étaient consignés lesdits résultats. Il s’en saisit, ajusta ses lunettes et après une longue bouffée de tabac tirée de sa pipe, il ouvrit ce document honni qui constituait les minutes de mes hauts faits scolaires. Et là, compte tenu de ce que je savais, mon ventre se transforma en gargouille encombrée et bruyante. Il examina soigneusement tous les devoirs faits depuis sa dernière signature du mois dernier. Mes résultats précédents, quoiqu’ils n’aient pas enchanté mon insatiable papa, m’avaient classé 7ème sur les 36 élèves qui constituaient le cours élémentaire 1ère année de l’école de garçons de l’Avenue Maurial, à Fès, et dont l’institutrice était une adorable mamie-confitures toute joufflue, Mme Tissandier.

Lesdits résultats étaient hélas, tout autres ce mois-ci. Ne sachant ce qui l’attendait, il commença néanmoins très fort et critiqua mes fautes, dont certaines l’indignèrent carrément. Puis, en acteur dramatique consommé, après avoir exagérément froncé les sourcils, ouvert la bouche d’étonnement, marqué sa stupéfaction, puis sa stupeur, il déclara préférer attendre la suite de mes notes avant de décréter que j’étais assurément un attardé mental. Comme certain héros de Jacques Bodoin, je me dis qu’il n’allait pas être déçu…

La table de multiplication, Jacques Bodoin

Effectivement. Arrivé à la demi-page récapitulant mes exploits du mois et précisant ma moyenne et mon classement, il faillit avoir une apoplexie : son rejeton, qu’il avait le tort de considérer comme un émule d’Henri Poincaré était tout bonnement … 31ème sur 36 et sa moyenne culminait péniblement aux environs de 4 sur 10. Quoi ? Qu’aurait-il ouï ? Que voyait-il ? Qu’osait-on lui apprendre ? Son fils, naguère 7ème, rang déjà honteux, qui dégringolait en un mois à la 31ème place ? Qu’on lui donnât des explications ! Qu’on me disculpât, qu’on cessât de jouer avec ses nerfs et sa fragile santé !… Il appela maman pour servir de témoin, et lui apprit que son chérubin qu’elle aussi avait la faiblesse de tenir pour un garçon doué, était en réalité un cancre de collection, d’une rare ignorance, 31ème sur 36, perdu pour l’humanité, même pas bon à compter les moutons car il ne savait pas compter et autres amabilités… Maman le regarda, le soupçonna d’exagérer et sans mot dire, se réserva sagement de m’interroger face à face, lorsque nous serions seuls.

Puis il se calma, tout de même, et n’entreprit à mon encontre aucune action punitive. Il s’épongea le front et me questionna sérieusement, tant il était outré et sûr qu’il s’agissait d’une erreur. Il me demanda très doucement ce qui m’était arrivé et pourquoi cette dégringolade dans le classement et ce naufrage de mes notes, toutes mes notes. Ah, enfin, l’on me permettait de m’exprimer.

Je répondis que je n’étais pas fier de mes notes et encore moins de mon classement ! Mais que ces piètres résultats n’étaient pas de ma faute. Intrigué, l’auteur de mes jours me demanda si c’était celle du voisin avant de m’inviter à m’exprimer. Et c’est alors que je lui dis la vérité :

  • Papa, c’est vrai, c’est pas d’ma faute, je vois rien au tableau et je réponds toujours à côté !
  • Tu te moques de moi ?
  • Non, Papa, j’te jure que c’est vrai !
  • Mais pourquoi tu ne l’as pas dit avant ?
  • Ben…je savais pas…
  • Ça alors, c’est la meilleure !

Pauvre papa. Il se considéra aussitôt comme un bourreau d’enfant et entra dans un mutisme songeur.

Bourreau d’enfant, Fernand Raynaud

Il se leva et alla vers le téléphone, à l’époque machine infernale en bakélite noire, lourde et sans aucune option, bien évidemment. Il resta dans son bureau un long temps avant de revenir pour dire à ma pauvre maman que j’avais des problèmes de vue et qu’il me conduirait à Fès chez le Docteur C., oculiste, avec lequel il venait de prendre rendez-vous pour le lendemain.

Elle était mortifiée et elle le fit savoir, mais papa la rabroua en lui rappelant que lui-même portait des lunettes et que ça ne gênait en rien sa vie. Oui, eut-elle envie de dire, mais mo’, c’est mon fils … ce n’est pas pareil… Mais elle ne le dit pas…

Nous ‘’descendîmes’’ donc à Fès le lendemain sans que je susse avec précision pour quel motif. J’étais avec mon papa, en tête à tête dans sa splendide voiture et j’en étais heureux… Sur la route, il me posa des centaines de questions pour se rassurer sur l’état de ma vue :

merle et étourneau

  • Tu vois là-bas le rocher que la route contourne ?
  • Oui, bien sûr, papa !
  • Euh, l’oiseau qui passe dans le ciel, c’est quoi ?
  • Ben un étourneau, bien sûr !
  • Non, un merle !
  • Non, un étourneau, même s’il est seul !
  • Quel chiffre indique la borne kilométrique à notre droite ?
  • Ben 12 !…

Pauvre papa ! Il cherchait à se rassurer ainsi et sans doute avait-il récité une prière de grâces à ce moment-là. Nous parlâmes d’autres choses mais il ne put s’empêcher de revenir sur le sujet en me demandant :

  • Mais dis-moi la vérité, as-tu mal aux yeux ?

Je ne comprenais rien à tout cela. Je lui répondis simplement que non, sans oser ajouter la question de savoir pourquoi j’aurais dû avoir mal aux yeux…

Nous finîmes par arriver chez le médecin et dûmes attendre une dizaine de minutes avant d’être reçus. Papa le connaissait, alors ils se retrouvèrent avec plaisir et échangèrent un bon moment, sans que je pusse comprendre véritablement les paroles échangées. J’y distinguai toutefois ‘’problèmes de vue’’, ‘’résultats catastrophiques’’, ‘’recul inexplicable’’, ‘’ne voit rien au tableau’’ etc… informations auxquelles l’homme de l’art répondit en conclusion : ‘’Bon, et bien on va voir ça’’.

kakemono

A son invitation, je lus toutes les lettres du kakemonoTableau de Snellen, des plus grosses aux plus petites, sans l’ombre d’une hésitation. Papa assistait bien évidemment à l’auscultation et ouvrait une bouche de plus en plus grande. Le diagnostic fut sans nuance : j’avais une vue plus que parfaite !

J’eus droit à un froncement de sourcils prometteur de grondements de tonnerre, mais en même temps, il était tellement content que je n’aie rien qu’il eut tendance à s’amadouer. Moi, d’un calme olympien, je ne voyais là qu’évidence ! Je savais que je voyais parfaitement et n’avais nul besoin d’examen ni d’expertise pour cela. Mais enfin !…

Une fois hors du cabinet médical et contrairement à la tradition, nous n’allâmes nullement à la Pâtisserie Georget qui faisait des millefeuilles de légende, bien gros et pleins de crème à la vanille, mais regagnâmes la magnifique voiture américaine qui nous reconduisit à la ferme. Le voyage de retour fut plus que silencieux, le Grand Sachem me faisant ainsi payer mon ‘’mensonge’’… Avoir osé affirmer que je ne voyais rien en classe avant que le médecin ne découvrît mon mensonge et ne déclarât que j’avais une vue parfaite… J’étais un mauvais garçon, roublard, menteur et, crime suprême, mauvais élève…

Nous revînmes à la maison et bien sûr, mon père eut à cœur de rendre compte séance tenante à ma mère de la visite chez l’oculiste. Elle poussa un ‘’ouf’’ de soulagement en rappelant qu’elle le savait bien avant d’envoyer une salve de louanges à Dieu.

Un peu plus tard, alors que je jouais à dompter quelque méloé sauvage avec le duvet d’une plante, je reçus par la servante une nouvelle convocation à la PJ, pour un nouvel interrogatoire, en présence, cette fois-ci de mes aînés. Là, ‘’on’’ me demanda pourquoi j’avais menti et prétendu ne rien voir. Je répondis en rougissant que je n’avais jamais dit que j’avais un problème de vue, mais que je maintenais qu’en classe je ne voyais rien, pas même les questions écrites au tableau. L’enquêteur commença à s’énerver et à me menacer de me faire payer mon outrage à magistrat. Trop, c’était trop ! Alors j’éclatai en sanglots à arracher des larmes à un bourreau. Maman accourut et commença à tempêter et exiger que l’on me fichât la paix, que j’étais fatigué et que point trop n’en fallait, non plus.

Enfin ma merveilleuse grande sœur qui pleurait bien sûr plus que moi, s’approcha et me dit tout doucement de lui dire la vérité. Bien plus à l’aise avec elle, je me plaignis que personne –suivez mon regard- ne m’avait laissé dire ce qui m’arrivait et lui fis le récit suivant, entrelardé de hoquets de pleurs :

‘’Après les résultats du premier mois, la maîtresse nous avait désigné de nouvelles places selon notre classement. Les 8 premiers s’étaient donc vu attribuer les 8 places de la première rangée. Moi, septième, j’étais juste sous son bureau et le plus près d’elle, en fait. Mais malheureusement un énorme bouquet de fleurs régulièrement regarni était juste dans mon champ de vision et m’empêchait de voir quoi que ce fût au tableau noir, sans de grandes contorsions. J’arrivais à lire lorsque les phrases étaient courtes, sinon, impossible de tout lire à cause du feuillage, malgré mes efforts.’’

J’entendis mon père répondre que je me f… de la gu… du monde, tout en soupirant de soulagement… Je répondis que non, mais que personne n’avait voulu m’écouter et pour marquer mon avantage, je repartis en pleurs, de plus belle. Ma grande sœur me consola et me demanda de me taire, m’assurant que Papa allait arranger ça avec la maîtresse.

pipi

On peut se demander aujourd’hui si effectivement, je ne me f… pas de la gu… du monde ! Et bien non, aucunement ! Il était alors impensable d’adresser la parole à la maitresse si elle ne vous avait pas interrogé. A la rigueur pouvait-on oser lever le doigt pour demander la perm’ d’aller au ‘’p’tit coin’’, et encore, la majorité d’entre nous préférant ‘’faire dans leur culotte’’ ou réserver leur urée à la poussée des arbres plutôt qu’oser demander.

A la rentrée, papa vint voir ma maîtresse et lui fit part de mon problème. Je n’étais pas loin, tapant dans tous les cailloux par terre. J’entendis la gentille dame dire ‘’Khooooo, le gros bêta !…’’ et ils se mirent à en rire tous deux… A l’entrée en classe, devant tous les petits camarades, elle me fit sortir du rang, et me serra fort contre son énorme et douce poitrine en me disant qu’il aurait fallu lui dire que le bouquet me gênait… J’étais à la fois vert de honte et rouge de plaisir. Elle ne me changea pas de place, mais par contre, à compter de ce jour, le gros bouquet de fleurs des champs se mit à trôner à sa droite et ne me dérangea plus jamais.

Maintenant, ‘’un certain temps après’’, il s’agit de dire la vérité, rien que la vérité sur mes exploits ultérieurs et je vais le faire… Ou prête-t-on serment ici ? Ah oui, là :

Croissant de bois,

Croissant de fer,

Si je mens,

Je vais en enfer !

Au classement mensuel, je passai de la 31ème à 2ème place et pus ainsi être réintégré dans tous mes privilèges tant en classe qu’à la maison, dont le Maître se plut, des années durant, à conter à qui voulait bien l’écouter, qu’il était le père d’un étrange petit bonhomme dont la vie et la vue furent perturbées par … un bouquet de fleurs …

mo’